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7b L’ordinateur et nous…

…BOUTADES…

L’ ordinateur rend sourd.

Un matin, j’entre dans ma salle de montage, accorte comme d’habitude.

Bonjour !

Devant moi, un mur de trois dos masculins penchés l’un vers l’autre restent opaque et muet.

Bonjour !, un peu plus fort, un peu plus enjoué encore.   De derrière les trois dos s’échappe un murmure intime que ne distrait aucun salut engageant.

Je vérifie la porte : c’est bien ma salle de montage, du montage(son) de mon film. Je vérifie l’heure : c’est bien l’heure de notre rendez-vous matinal. Je trie les trois dos : celui de mon monteur-son s’y trouve indubitablement, entouré de deux gars de la boite de prestation. Je fais contre mauvais accueil bon cœur. Car je suis de mon temps. Finie l’époque de mon premier stage où l’on m’expliquait que “le cinéma, c’est comme l’armée, c’est la hiérarchie qui compte”. Maintenant, on est tous frères (mais là je me sens un peu moins frère que les trois dos).

D’ailleurs, les dos se rapprochent encore davantage. Les murmures se font encore plus discrets, entrecoupés de silences tendus et d’exclamations contenues. Je comprends que les trois jeunes gens tiennent une conversation captivante avec la machine à monter les sons

Ya quelque chose qui ne va pas ?, je claironne bravement. Ya un problème ?

Je me fais l’effet de lancer des fléchettes en papier sur une peau d’éléphant. Rien n’ébranle les siamois accolés. J’ai le choix entre cogner à leur blouson pour manifester ma présence -voire mon existence d’être supérieur à la machine- ou m’esquiver pour revenir un peu plus tard comme si de rien n’était, bonjour-bonjour. Je choisis l’esquive.

Deux cafés plus tard, je reviens, re-accorte etc. Le groupe s’est en effet dessoudé. Le monteur(son) est maintenant seul en colloque singulier avec la machine. Je romps cette intimité et je m’installe à côté de lui ; il se fend d’un sourire. Là, j’ai progressé, je ne m’adresse plus à son dos seul, mais à son profil droit. Je lui raconte ma fausse arrivée et mes essais infructueux pour manifester ma présence : il n’a rien vu ni rien entendu. C’est en tout cas ce que je déduis de son air perplexe (de profil).

Au fait, entend-il cette histoire quand je la lui raconte ? Sa souris ne cesse de frétiller, son regard ne quitte pas les écrans. Comme il est monteur-son, j’espère seulement qu’il n’est pas sourd.

L’ ordinateur rend autiste.

En tant que réalisatrice, je travaille avec une monteuse -et grande amie- dont la main ne lâche jamais la souris et qui est si absorbée par l’écran que mes interventions orales ne l’atteignent pas. Elle semble si bien s’amuser avec sa machine, ses écrans, son clavier pour la main gauche, ses petites icônes, et surtout les merveilleuses possibilités de jonglerie instantanée offertes par l’ordinateur de montage, que j’ai du mal à l’interrompre. Même si elle me prête une demi-oreille, elle continue à lire ses écrans des yeux, à écouter ses enceintes de l’autre oreille, à manipuler sa souris comme si celle-ci la commandait. Nous appelons ça “l’effet sur-mulot”. Elle a d’ordinaire un esprit rapide, mais là on peut compter plusieurs secondes entre le moment où je lui parle et le moment où elle fait :” …Tu m’as dit quelque chose…. ” (clic-clic, double clic). Mais parfois elle ne perçoit rien du tout et je la sens enfermée dans une bulle solide, seule avec sa machine, dans son monde virtuel.

Dans les salles dignes de ce nom offrant de l’espace, une fenêtre, un canapé, une table haute ou basse, je la tire presque physiquement, doucement, comme une somnambule, pour discuter hors du cercle magique d’attraction de la machine et lui permettre de se rebrancher sur moi. Et c’est alors délicieux de travailler comme en film, œil dans l’œil, avec des mots, des échanges d’idées de plus de trois secondes et demie, des silences qui soient de vrais échappées de la pensée, voire du papier et des crayons.

Mais dans les box à rats où l’on se cogne dès que l’on quitte sa place, on ne peut pas s’échapper comme cela de l’orbe puissante de la machine. Alors, avec les autres collaborateurs du film, nous avons étudié les mots dont la forte charge (sexuelle, politique) parvient à percer la carapace invisible de cette monteuse, et quand tout le reste a échoué nous les proférons en boucle et de plus en plus fort


jusqu’à ce qu’elle sursaute : ” Hein ! Quoi ? ” et que le charme de la machine soit rompu. Elle émerge alors comme d’un rêve, ou d’un état captif où un sort l’aurait tenue.

Mais nous n’usons de cet antidote qu’avec parcimonie car le jour où il sera usé, la machine aura gagné sur les personnes humaines, irrémédiablement… (je rigole).

((L’ordinateur atrophie les sens ! Si le montage par ordinateur est séduisant par son côté ludique, immédiat et rapide comme la pensée logique, le moins qu’on puisse en dire est qu’il ne nous tient pas par les sens, notre petit camarade de jeu… Perdues, la stimulation de l’odorat, celle du toucher, de la vision dans l’espace, du mouvement et du goût douceâtre du crayon blanc sucé, ainsi que les riches connections neuronales qui s’ensuivent…   …Perdue, l’odeur de la pellicule fraîche, des feutres, du crayon blanc , du trichlo…

…La vue de l’image cinéma sur l’écran, avec sa profondeur et sa subtilité, et aussi de l’écriture manuscrite sur les chutes et les amorces,  des marques blanches sur la copie, des couches d’émulsion côté mat…

…L’adhérence du mat sur les lèvres…

…Le toucher des pellicules, 16 ou 35, image ou magnétiques, blanches ou bleues, épaisses ou fines. Du scotch tiré, plaqué, collé, retiré, gratté, amassé en boules translucides. Des plateaux de l’ enrouleuse, juste freinés comme il faut…Des pointes apprivoisées du chutier, de la pellicule tirée à grande vitesse entre deux doigts qui la serrent assez pour repérer la moindre perforation abîmée, mais pas trop pour ne pas être blessés.

…Perdue la recherche incessante de l’équilibre entre la vitesse de manipulation et la sûreté du mouvement, dans une interaction permanente avec la pellicule, un flirt délicieux avec le risque ; la conviction que la pellicule est vivante.

…Le son de la mécanique de la machine, de l’amorce qui claque en fin, de la synchro actionnée à la vitesse maximum qui ruse avec le risque de dégréner. (Comment s’écrit ce mot si souvent prononcé ?).

…Le geste net du doigt sur le massicot. Le plaisir de la coupe et de la collure, en un geste stylisé, économe, parfait.

…Le corps qui embrasse la machine et sursaute au moment de la coupe nécessaire. La main rêveuse qui maintient la bobine près du guide en un geste protecteur quasi-maternel. …Le plaisir des mains salies, des gants usés.

…Le poids. Les kilos portés. Les mètres tirés. La physique et la chimie du travail artisanal.   Perdue l’ancestrale satisfaction de manipuler et de transformer la matière avec ses mains intelligentes et sensibles.   Non, ce n’est pas de la nostalgie, et nous nous amusons beaucoup avec nos ordinateurs ; mais pour ce qui est du sensoriel, les stimuli sont bien pauvres : du plastique, du binaire tout-ou -rien, des petits gestes étriqués sans rapport avec la matière à organiser ni les émotions en jeu. Le corps, premier porteur du rythme et garant de sa justesse, est mis entre parenthèses. Le geste, vecteur traditionnel entre le corps et la matière artistique travaillée (très évident en musique, et perçu par ses traces en peinture comme en littérature) est entravé. Si comme je le crois toute œuvre d’art est d’abord rythmes, le montage d’un film naît du jeu interactif entre les rythmes internes des éléments du film -principalement les rushes, puis les sons ajoutés, la musique- et notre corps, sous l’égide du cerveau droit (pour les puristes : de l’hémisphère droit du cerveau). Dans le montage par ordinateur, il n’y a plus de commune mesure entre le vécu corporel et son expression par le geste. D’où, à mon avis, le risque de perdre le ressenti de la durée, et de privilégier les beaux raccords aux dépends de la structure organique – la tendance clip.

A l’inverse, il arrive qu’en film les contraintes de la manipulation d’une séquence difficile se fassent si lourdes et longues qu’elles fassent écran entre le désir de faire et le moment où l’on peut ressentir ce que l’on a fait. On rêve alors de manœuvres instantanées qui ne parasitent pas le geste efficace et n’obstruent pas le cours de la pensée…

L’ordinateur sur-dimensionne le cerveau gauche.

Le montage est comme une partie de ping-pong où le Ping de l’Imaginaire renvoie la balle à la Raison qui lui retourne un pong plein de sens, et réciproquement, dans une partie équilibrée qui s’enrichit et progresse. Les deux hémisphères du cerveau sont donc sollicités alternativement, plus ou moins selon les films.

Le double fonctionnement mental assigné aux hémisphères droit et gauche du cerveau, soupçonné depuis le début du siècle est maintenant bien connu. Selon les époques et les registres, l’opposition et la complémentarité cerveau gauche/cerveau droit sont exprimées de façon diverses : langage dur/langage mou, science/signification, raison/imagination, mais on peut déjà en voir l’expression chez Platon avec les deux formes du langage : le logos, langage rationnel en prose, arythmique, et le mythos, langage poétique imagé, en vers souvent, et rythmique.

Mais dans l’Occident contemporain, les apprentissages scolaires et professionnels ménagent d’ordinaire peu de place au travail du cerveau droit. Sont privilégiés et développés l’analyse, l’organisation, le rationnel, le critique, l’abstrait, l’ordre, les processus successifs. Les fonctions du cerveau droit ne s’exercent que par effraction tant elles sont ignorées voire décriées. Elles concernent la perception du global, du concret, du spatial, du simultané, du métaphorique, des corrélations (et non des relations), des connotations (et non des dénotations), de l’analogique et non du digital.

Pourtant, les savants comme les artistes savent que ce n’est pas pendant la recherche acharnée (néanmoins nécessaire) que surgit l’idée, mais au moment de la détente du cerveau, des ondes alpha, du lâcher prise.

Chacun a ses techniques ou ses moments pour ouvrir la brèche au cerveau droit et à ses fulgurances. Newton rêvasse au pied d’un arbre ; les psys se mettent en écoute flottante ; les musiciens musiquent ; telle historienne s’imprègne de son matériau de travail en recopiant à la main des pages et des pages d’archives judiciaires, sans bloquer l’irruption du sens par une réflexion forcée sur une page photocopiée. Les monteurs, eux, ni savants ni chercheurs ni artistes ni psy (quoique) attendent en silence que leur bobine de film remonte ou que leur assistante leur passe une chute ; ou grattent d’un ongle distrait un bout de scotch vaguement réticent ; en vidéo, ils sont obligés à des longs recopiages.

Et dans cette jachère de la réflexion le cerveau droit libéré travaille à sa manière indispensable , tandis que le corps reste en phase avec les rythmes du film.

Ces espaces perdus nécessaires disparaissent lors du montage sur ordinateur. Le cerveau gauche est sur-stimulé sans répit dans sa pensée logique, tandis que le cerveau droit intuitif, celui de la musique et de la synthèse, n’a plus de plages obligées ou épanouir sa flottante créativité(1). Et l’obligation de quitter sans cesse l’image et le son du film (et sa musique interne) pour lire du texte sur l’écran informatique et analyser des informations destinées au seul cerveau gauche ne fait que renforcer le primat de la pensée logique sur la pensée synthétique, ne fait qu’amputer le monteur d’une partie essentielle de ses richesses et de ses apports.   Il est possible de se battre pour demander du temps afin de réfléchir à notre travail selon les normes – malgré la tendance de certains producteurs à penser que plus rapides sont les manipulations, plus faciles sont les décisions, comme si cliquer et juger était exactement la même chose. Mais il n’est pas encore admis de demander du temps pour ” flotter ” ou décrocher notre attention.

Pourtant, les monteurs venus du film sentent cette nécessité et tentent de rebrancher leur cerveau droit malmené par l’hégémonie de la vitesse. Que cela se déguise en ” pause café “, relaxation, étirement, affalement, petits dessins machinaux ou autre subterfuge tel que le monteur qui visionne le film du coin de l’oeil (voir page X), que nos camarades réalisateurs se rassurent : quelle que soit la machine, nous flotterons pour vous ! Il est plus à craindre que certains monteurs nés dans le virtuel digital ratent cette perception, comme un enfant qui commencerait à écrire directement sur traitement de texte et ne profiterait jamais de la formation complexe indispensable, formation née du lien entre le geste analogique qui forme les lettres manuscrites et la pensée.

(1) Dans le livre « le syndrome de Chronos » de D. Ettoghoffer et G. blanc (Ed. Dunod, 1998), j’ai retrouvé cette idée qui s’était imposée à moi en observant mon travail au jour le jour.

L’ordinateur triture la perception du temps. L’ordinateur effectue très vite les manipulations classiques du film. C’est vrai. Il permet de surcroît des opérations impossibles en film, telles la plus célèbre et la plus ambiguë, celle d’entasser dans son placard virtuel de multiples versions du montage. C’est vrai aussi. En une minute, c’est fou ce qu’on peut faire. Et les réalisateurs ne peuvent même plus donner leurs coups de fils pendant les rectifs.

Mais ce tissu de temps au grain serré -si serré qu’il pourrait facilement nous étouffer- souffre d’étranges boursouflures, de trous, de distorsions et d’accrocs lâches qui perturbent toutes prévisions et fait de chaque montage sur informatique une plongée dans l’inconnu. A l’inverse de ce temps constant, connu, repéré, maîtrisé sur lequel s’embarque chaque journée de montage traditionnel, en un voyage souvent passionnant où la surprise vient du film lui-même, les journées de montage sur ordinateurs peuvent brutalement basculer dans le non-sens. Le temps se met soudain à fuir dans des bugs, des caprices et des renâclements imprévisibles des machines. Toute planification quotidienne devient hasardeuse. Il arrive qu’on se trouve à la lisière du travail, affamé d y rentrer, mais à chaque tentative un nouvel obstacle imprévu nous repousse.

On se fait l’effet d’un Auguste qui ne réussit jamais à faire le numéro annoncé parce quelque facétie l’en empêche à tout coup. Mais pour nous personne ne rit : : notre énergie s’épuise à trouver le jeune homme-robot chargé de la maintenance et à essayer de mémoriser ce nouveau truc de ce nouveau soft, ou à joindre la hot-line (le dimanche), ou à se débrouiller avec le manuel (la nuit). A calmer le réalisateur. A se calmer soi-même.

Le temps de ces facéties informatiques n’est pas pris en compte dans les plannings de montage. Les plus raisonnables des directeurs de production savent que le “virtuel” ne fait pas gagner de temps, globalement, pas plus que d’argent. Mais savent-ils qu’à temps de montage égal, le temps consacré au travail de montage lui-même, au jeu avec le film (dans ses différents aspects y compris l’attention flottante, voir plus haut) est bien moindre en ordinateur qu’en film, et que toutes les opérations de préparation, de réparations, de connexion de la chaîne informatique du tournage au mixage, de recherche des solutions à chaque imprévu distordent le temps de façon improductive, comme une baudruche monstrueuse et difforme ? (de même, l’argent équivalent en film et en virtuel est distribué de façon contraignante plus aux machines qu’au personnes).

Sinon, quand tout marche bien, ça va vite, franchement.     

À BON MONTEUR, SALUT



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